Histoire: Il y a assez longtemps de cela, vivait sur Urua une famille de petits bourgeois, les Potemkin. Une famille de tout ce qu’il y a de plus ordinaire; Madame Potemkin était une simple institutrice qui enseignait aux enfants de classes sociales équivalentes ou supérieures, et Monsieur Potemkin était un marchand qui faisait de l’Import/Export à bord de son minuscule vaisseau. Ils avaient un enfant unique, Nicolas, qui avait hérité des cheveux de sa mère et des yeux de son père, mais il allait avoir bientôt une petite sœur (ou un petit frère, mais Madame Potemkin voulait une fille, alors elle insistait sur la petite sœur ) qui hériterait des cheveux de son père et des yeux de sa mère, et qui—sa mère l’espérait—elle serait plus calme que son grand frère, qui avait la malencontreuse habitude de s’insurger contre ses propres instituteurs. Sa dernière obstination, par exemple, était sur le fait qu’il contestait les dires de son professeur qui disait que la terre était au centre de l’univers...
Cependant, cette famille ordinaire ne le serait plus lorsque Mère Cho décida de renforcer la politique sur les livres.
Un bon après-midi, alors que Nicolas, âgé de 11 ans, revenait chez lui, la mine renfrognée parce qu’il avait dû rester après les cours copier « Je ne dois pas lancer mon encrier sur mes camarades, même s’ils sont des brutes qui tirent les cheveux des filles » (la seconde partie avait été ajoutée par Nico) lorsqu’il vit de la fumée provenir de sa maison. Ses petits yeux noirs s’élargirent, et il arriva en courant sur les lieux. La brigade inquisitoriale, accompagnée de Mère Cho et quelques gardes, avait perquisitionné tous les livres des Potemkin avant de les brûler devant leur maison. Le jeune garçon, dans un état de panique, aperçut ses parents qui se faisaient emporter par des soldats, et se lança sur celui qui emportait sa mère, qui se tenait son ventre bombé avec un air de détresse... Nicolas se réveilla trois heures plus tard avec une énorme bosse sur la tête, les livres complètement consumés rassemblés en un tas de cendres quelques mètres plus loin, juste devant la porte principale.
Johnatan Potemkin, marchand importateur, fut accusé d’hérésie et de haute trahison pour avoir encouragé la contrebande de livres interdits, collaboré avec la famille Saint-Onge—qui venait également d’être arrêtée, et qui avait divulgué son nom sous la torture—et pour avoir possédé une des plus grandes collections de livres hérétiques de toute la cité. Meredith Potemkin, quant à elle, fut accusée de corruption de la jeunesse, d’hérésie, de sorcellerie et de haute trahison pour avoir enseigné à ses élèves des notions hautement blasphématoires et avoir ébranlé leur foi, pour distribution illégale de manuels scolaires non-autorisés et pour possession de livres hérétiques. Elle perdit son enfant lors de l’interrogatoire qui avait précédé son procès. C’était bel et bien une fille qui aurait hérité des cheveux de son père et des yeux de sa mère, si seulement on lui aurait donné quelques mois de plus pour vivre. Nicolas ne put que regarder, impuissant et horrifié, lorsqu’il réussit enfin à voir ses parents pour la dernière fois, sur la potence. Figé sur place, il n’eut même pas le réflexe de fermer les yeux lorsqu’ils furent décapités.
Déshérité par les autorités, il ne restait plus rien à Nicolas, hormis le vieux navire de son père, qui était trop petit, trop vieux et trop usé pour qu’il puisse avoir de la valeur. Serait-ce par miséricorde ou par espoir de voir le garçon laver le péché de ses parents que Mère Cho l’épargna, Roy seul le sait. Roy seul sait également que le garçon avait trébuché sur une planche du pont mal clouée, révélant une cachette que les autorités n’avaient su trouver, et dans laquelle se trouvait un coffre, sorte de testament, contenant de très rares manuels que le père de Nicolas avait songé à lui offrir pour son prochain anniversaire, ainsi qu’un manuel de navigation du minuscule vaisseau...
Quatorze ans plus tard, un inventeur aussi imprudent qu’ingénieux, le pirate Nicolas Potemkin, revenait à sa ville natale, poussé par une série de rumeurs entourant la mère religieuse actuelle, Ismeraude de la Bourgogne, stipulant qu’un membre de sa famille immédiate était un pirate, ainsi que par une envie aussi irrésistible qu’idiote de faire du grabuge auprès du clergé, ne serait-ce que par simple vendetta personnelle. Il fit la rencontre de cette dernière, dont la beauté le laissa un brin stupéfait, mais son orgueil personnel reprit le dessus : quelle cruauté du sort pour Ismeraude, qui voyait en Nicolas l’image de son Raphaël, l’homme qu’elle avait autrefois aimé, qui, en plus d’avoir été bernée par le pirate —lors de leur première rencontre, Nicolas se fit passer pour un paysan qui avait pourchassé le légendaire « Rikkiki de la Rochelle »* (XD) avant que ce dernier ne se fasse exploser, dans une tentative de masquer une expérience qu’il avait menée sur le mont Anaïs et qui incluait l’usage d’un explosif ridiculement puissant— elle fut ridiculisée à maintes reprises par ce dernier.
Nicolas fit de nombreuses rencontres, dont avec une pirate de la flotte, Kytta, avec qui il se lia très rapidement d’amitié. Il fit également la rencontre de l’ancien bourreau, Edgar Randell, un homme timide qui cachait un sadique débridé, et envers qui il dirige une hargne sans bornes, notamment parce que le maigrelet à lunettes le poignarda dès leur première rencontre.
Puis vint la fatidique attaque pirate menée par le capitaine de la flotte à cette époque, Kelliann Dolovan. Ce fut un massacre, autant du côté des pirates, qui perdit son capitaine, que du côté des Uruans, dont la ville fut saccagée et qui vit son inquisiteur mourir, tué par nul autre qu’un Nicolas dans une tentative d’aider une Kytta mal en point, mais qui avait été grièvement blessé par Daeron l’inquisiteur avant que celui-ci ne se vide de son sang. Ironiquement, ce fut Ismeraude qui sauva les pirates, les emportant loin du champ de bataille... pour les mener au cachot, où tous deux se firent torturer par nul autre qu’Edgar lui-même, assoiffé de vengeance pour une humiliation totale qu’il avait subi de leur part, et où ils firent la connaissance d’Alexandre IV, le roi froid et calculateur de la cité.
Prisonniers au château, Nicolas et Kytta furent secourus par le pirate indépendant Kaenor Lindor, un vieil ami de Nicolas qui avait également été emprisonné, mais pour des raisons différentes (son vaisseau s’était écrasé sur nul autre endroit que la place paroissiale). Dans une tentative de s’échapper, à eux trois ils réussirent à saccager une partie importante du château, blesser grièvement Randell, et causer indirectement la mort du chamberlain Franz par une grave crise de maladie, qui avait été pris en otage par Victor de la Bourgogne, un autre pirate de la flotte qui avait réussi à s’infiltrer à l’intérieur du palais. Lorsque Nicolas rencontra enfin ce mythique frère d’Ismeraude de la Bourgogne, cette dernière décapita Victor devant ses yeux. Kaenor fut également tué. Alexandre IV battit en retraite en essayant de sauver en vain son chamberlain. La capitaine Chris Békenzy fut également grièvement blessée; elle fut éborgnée et son bras gauche fut paralysé. Nicolas et Kytta, par un étrange miracle, furent libérés par Ismeraude de la Bourgogne, qui les laissa partir.
Nicolas tenta de remettre Kytta sur pied avant de la ramener à la flotte, et demanda l’aide de Selena Mussolini pour soigner ses blessures, en échange des composantes d’un médicament. Ceci aussitôt fait, Nick partit de la ville d’Urua, où il jugeait imprudent de rester plus longtemps, notamment depuis qu’il entendit la rumeur de la destruction du Fléau, un vaisseau pirate pourtant dit invincible...
Pendant une année entière, Nicolas prit le temps de se « ressourcer ». Il se remit peu à peu de ses blessures, et vint en aide à un vieil ami...
***
« T’as pas l’air en forme, Rikkiki.
- Ça te regarde pas, Nickouchi.
-Ne m’appelle pas Nickouchi.
-Alors arrête de m’appeler Rikkiki. »
En effet, ‘Rikkiki’ de la Rochelle semblait mal en point, la tête affalée sur le bureau de Nicolas. Cerné, l’œil plus terne que jamais, il était évident que quelquechose le troublait, car même ses trois verres de scotch ne semblaient pas avoir ranimé ce mort-vivant. Il leva la tête, et un faible sourire étira ses lèvres.
« Tu sais, t’es vraiment un type sympa, Nicolas. Tellement que... tiens, je t’offre l’alambic que tu m’as demandé gratuit’ment...»
Nicolas était déconcerté. Rikkiki était le poivrot le plus avare qu’il connaissait, ça ne lui ressemblait pas du tout de donner ce qui lui avait pris autant d’efforts à voler d’un alchimiste réputé. Le rouquin sourit nerveusement.
« Hé, t’as vraiment trop bu ou quoi? Arrête donc de parler comme si tu vas mourir bientôt...
-C’est que j’vais crever bientôt. Comme un chien.
-Hein?!»
Nicolas fit des yeux ronds et sa bouche s’ouvrit toute seule. Il ressemblait à un poisson. Karl, lui, regardait le fond de son verre sans vraiment le voir.
« Ouaip. J’vais crever comme un vieux chien, mon équipage pense à m’ tuer demain soir. J’les entend quand je tends l’oreille tard la nuit, et ils arrêtent pas de parler de ma prime et ce qu’ils vont faire avec. J’arrive pu à dormir depuis. »
Nicolas se leva, outré.
« Mais... Hé ho, tu ne peux pas te laisser tuer comme ça, Rikkiki! Qu’est-ce qui est arrivé au type à moitié fou qui se lance dans toutes les aventures possibles?! Au bon vieux temps où tu dévalisais cinq maisons de bourgeois en une nuit?!
-J’deviens vieux Nickouchi...
-C’est pas si vieux que ça, quaran...
-Ils sont DOUZE types plus gros et plus forts que moi armés jusqu’aux dents! Et ils....»
Karl s’arrêta au milieu de sa phrase. Son visage s’éclaira, et il parvint à sourire à nouveau.
« Hé, Nico... tu sais que t’es un type sympa, hein? Tu pourrais me refiler quelques-uns de tes explosifs? »
Nico haussa les sourcils, avant de comprendre. Il sourit, un peu mal assuré.
« Je t’en refilerai plein, ma cale est pleine à craquer. Seulement, ne joue pas avec si tu as bu.
-Merci Nickouchi.
-‘Faut bien aider ses amis dans le besoin, Rikkiki. »
Moins de vingt-quatre heures plus tard, Dame Fortune, le vaisseau de Rikkiki de la Rochelle, volait en éclats avec la majeure partie de son équipage.
***
L’année suivante, Nicolas revint sur Urua en meilleure forme que lorsqu’il l’avait quittée, cette fois-ci poussé par la rumeur que la joueuse de lyre était devenue plus farouche que jamais.
*Note : En fait, Steinbeck trouvait ce nom marrant lorsque je lui ai parlé pour la première fois du forum, et il s’en est approprié. XD
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